jeudi 10 février 2011

Retour à Kasserine, ville martyre


Retour à Kasserine, ville martyre

Une semaine après le départ de Ben Ali, la cité déshéritée du Centre-Ouest, la plus touchée par la répression, pleure ses 60 morts et espère un avenir meilleur. Reportage.
KasserineParu dans leJDD
La veuve d’Ahmed Ben Tahar Jabbari, un retraité de 61 ans abattu d’une balle dans la poitrine le 10 janvier. (Eric Dessons/JDD)
Un homme est mort à cet angle de rue, sur un trottoir défoncé. Il s’appelait Ahmed Ben Tahar Jabbari, né le 16 juillet 1949. Le 10 janvier, ce paisible retraité qui aimait jouer avec ses petits-enfants a été abattu d’une balle dans la poitrine vers midi, sur les hauteurs de Kasserine. "Il allait à la mosquée pour prier, se lamente sa veuve, mais il a été pris dans un mouvement de foule. Ça s’est mis à tirer partout, il n’a pas su s’il devait avancer ou reculer et c’est là qu’ils l’ont tué."
Plus de la moitié des victimes de la révolution tunisienne sont tombées dans cette ville martyre de 75.000 habitants: entre 50 et 60 morts en trois jours, du samedi 8 au soir au mardi 11 dans l’après-midi. Trois ONG (Human Rights Watch, Amnesty International et Médecins sans frontières) y ont tenté cette semaine d’établir le vrai bilan de la tuerie. Si 35 décès ont été décomptés au centre hospitalier, combien de morts ont été enterrés immédiatement par leurs proches? Combien ont été récupérés à l’hôpital par leurs familles sans qu’aucun document n’ait été rempli?
A quatre heures de route au sud de Tunis, Kasserine est une cité perdue au milieu de collines arides et de maigres champs d’oliviers. Loin des clubs de vacances et des villas de luxe de Djerba ou Hammamet, ses habitants n’ont jamais vu la couleur du prétendu miracle économique tunisien. Miséreuse, Kasserine est une ville volontiers colérique.

"Il a fallu choisir qui allait être opéré et qui allait mourir"

Apprenant la mort, le 4 janvier, de Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé par le feu tout près d’ici, à Sidi Bouzid, ses habitants descendent dans la rue. Les lycéens d’abord, puis des syndicalistes et une grande partie de la population, hommes et femmes. "L’allumette a été craquée à Sidi Bouzid mais c’est à Kasserine que la flamme s’est attisée avant de gagner toute la Tunisie", fait remarquer Samir Tahri, professeur de français et responsable local du syndicat UGTT. Deux semaines avant le départ vers l’Arabie saoudite du dictateur, les Kasserinois sont les premiers à scander: "Du pain, de l’eau, mais pas Ben Ali!" Jour après jour, les manifestations prennent de l’ampleur. Le samedi 8 janvier au soir, les autorités décident de réduire la population au silence.
Sans sommation, la police tire. Certains manifestants sont abattus dans la rue, d’autres dans les maisons où ils ont couru se réfugier. A l’hôpital, les blessés affluent. Anesthésiste-réanimateur, le Dr Kahri Mahjoub va travailler soixante-douze heures sans interruption. Avant ces trois journées et trois nuits sanglantes, il fumait quotidiennement une quinzaine de cigarettes. Depuis, il en consomme quatre paquets. "Nous n’avons que deux blocs opératoires, nous ne pouvions donc opérer que deux personnes en même temps quand dix nécessitaient des soins immédiats. Il a fallu choisir qui allait être opéré tout de suite, et qui allait mourir."

"Pitié, arrêtez de parler de la révolution du jasmin!"

Le dimanche matin, l’hôpital recense déjà huit décès, mais les journées qui vont suivre vont être pires encore. Un enfant de 7 mois est tué, deux de 7 et 12 ans sont très grièvement blessés au visage. Certaines victimes sont frappées par des balles explosives qui provoquent tant d’hémorragies internes que les médecins sont impuissants. D’autres, comme Ahmed Jabbari ou Walid Saadaoui, 28 ans, sont atteints d’une seule balle, comme l’attestent les rapports d’autopsie. "Vu la précision des tirs qui visaient systématiquement des organes vitaux, le crâne, la carotide ou les artères fémorales, il est évident que nous avons eu affaire à des tireurs d’élite", assure le Dr Mahjoub. Des frères de Walid Saadaoui; Samir Tahri, le syndicaliste de l’UGTT; de très nombreux témoins visuels: tous jurent avoir vu des snipers positionnés sur les toits, dont deux femmes qui, assurent-ils, "dansaient de joie à chaque fois qu’elles avaient visé juste".
Tandis que les tirs se poursuivent, visant parfois des cortèges funèbres et des ambulances, lycéens et proches de victimes filment l’horreur à l’aide de téléphones portables puis postent les vidéos sur Facebook, malgré la censure. Une internaute lance un appel au secours: "Il faut dire au monde que Kasserine est en train de mourir!" Le mardi soir, vers 17 heures, le massacre s’achève. Les unités de police se retirent, laissant la ville aux pillards qui attaquent des banques et brûlent le siège du RCD, le parti présidentiel. Le mercredi 12 janvier, les cadres du RCD s’enfuient "comme des rats", raconte un habitant.
"Cette ville a donné 60 martyrs et le monde entier l’a oubliée. Par pitié, arrêtez de parler de la révolution du jasmin!" implore, en pleine rue, Ezzeddine Rabhi, un ancien professeur de lettres. "Il ne pousse pas de jasmin à Kasserine. Il n’y pousse rien, aucune fleur sauf une, la jeunesse" Passent deux lycéennes, Mounira et Mariyèm, qui confient leur fierté d’avoir fait tomber un tyran, leur espoir pour l’avenir et leur bonheur de "connaître ce sentiment si fort qu’est la liberté pour la première fois depuis [leur] naissance".
La vie reprend peu à peu son cours, les commerces rouvrent, les derniers blessés légers sortent de l’hôpital. Tandis que des centaines de personnes continuent de manifester chaque jour pour demander la démission du gouvernement, l’armée surveille les banques. Des graffitis pro-armée décorent toujours les murs, à côté d’un "Ben Ali fuck you", d’un "Ben Ali dégage" ou d’un "RCD = mort".

"Il manifestait pour être traité comme un être humain"

Le Dr Philippe Chazerand, de Médecins sans frontières, a été frappé par le traumatisme qui perdure à Kasserine, y compris chez les personnels hospitaliers. Dans les familles endeuillées, le chagrin et la colère empêchent de dormir. Le fils d’Ahmed Jabbari tient à montrer l’endroit où son père est mort. D’une enveloppe kraft, les frères et soeurs de Walid Saadaoui extraient la balle mortelle, puis montrent l’ultime photo de lui, juste avant l’enterrement. Un frère miraculeusement épargné montre son blouson, troué par deux balles. La mère du défunt reste prostrée, sans dire un mot. "Walid n’était pas un bandit, il n’était pas violent, veut dire Anouar, l’aîné. Comme nous tous, il manifestait simplement pour réclamer le droit de travailler, de manger, de se loger dignement. D’être traité comme un être humain. En réponse, il s’est fait tirer dessus comme une bête."
Walid était un maçon au chômage. L’immense majorité des moins de 30 ans sont qualifiés, diplômés mais condamnés à vivoter, vendant un jour de la ferraille, un autre des fruits ou de l’essence frelatée venue d’Algérie. L’emploi n’existe pas dans ce Centre-Ouest tunisien, mis à part l’usine de fabrication de pâte à papier et les ateliers de textile. "J’ai toute une valise de diplômes et de concours administratifs, dans la justice, la santé, enrage Abdelkarim Marouani, un voisin. Mais je n’ai pas l’argent pour acheter un emploi: 3.000 dinars [1.560 euros, dix fois le salaire moyen] pour un boulot de base dans la police, entre 6.000 et 12.000 dinars pour un poste plus intéressant dans l’administration. J’ai travaillé dans un centre de téléphonie, de ceux que les Français appellent sans savoir qu’ils sont en train de parler à un Tunisien. Tous les mois on me disait: 'Tu seras payé le mois d’après.' Au bout de huit mois, j’ai été renvoyé sans rien! J’ai aussi déposé trois demandes à Benetton, trois refus…"
Reste la traversée de la Méditerranée, à laquelle tous songent. "La police française laisse en paix et respecte ceux qui travaillent, même s’ils n’ont pas de papiers", croit savoir un frère de Walid. L’exil, Walid Saadaoui en parlait tous les jours. Mais comme d’un rêve hors de portée: il n’aurait jamais pu trouver 5.000 euros pour passer en Libye puis embarquer, au péril de sa vie, vers l’île italienne de Lampedusa.
Alexandre Duyck, à Kasserine - Le Journal du Dimanche

mercredi 9 février 2011

Tunisia protest town fears for unfinished revolution


Tunisia protest town fears for unfinished revolution

Kasserine helped spearhead an uprising that led to Ben Ali's fall, but as the world focuses on Egypt his party is stirring up violence


Kasserine residents
Kasserine residents protest in the capital Tunis last month. Photograph: Fethi Belaid/AFP/Getty Images

Zohra Mejri shivered from the damp and rot spreading along the cracked ceiling of her makeshift concrete home. Outside, as raw sewage trickled past children playing, men were discussing renaming the desolate, windswept road "Martyr Street".
Mejri's son, Muhammad, 23, was shot dead by a police sniper as he walked home during the rural street demonstrations that led to Tunisia's revolution and the toppling of the dictator Zine al-Abidine Ben Ali.
"We just don't want him to have died in vain," she said. "Nothing has changed in people's miserable lives here in this forgotten corner of Tunisia. And if the old faces of the regime keep terrorising us, then what was it all worth? People will rise up again."
Few places better illustrate the problems of Tunisia's unfinished revolution than Kasserine, a lawless and poverty-stricken border town nestled below mountains on the Algerian frontier, nearly 200 miles south-west of Tunis. For centuries a bastion of rebellion and unrest, the rural town of 100,000 people had the highest death toll of the revolution after Ben Ali's police snipers were ordered to shoot to kill to quell street demonstrations. Far from the golden tourist coast, Kasserine has the highest unemployment, crime rate, suicide levels and divorce figures in Tunisia.
Jobs are so scarce that much of the population survives from the smuggling of petrol, cigarettes and hashish over the Algerian border. Makeshift stands sell jerrycans of contraband fuel for £1 a throw.
Kasserine was at the forefront of Tunisia's historic January uprising, the first time in the Arab world that people on the streets have ousted a brutal dictator. The country's hope of becoming the first true Arab democracy spread across the region, inspiring Egypt's revolt. But as the world spotlight turns to Cairo, Tunisia's rural interior fears its revolution could disintegrate.
The town now finds itself at the heart of the attempts by Ben Ali's former ruling RCD party to stir fresh violence to disrupt the revolution. In the past three days, at least five people have died in Tunisia in the worst violence since Ben Ali fled on January 14. The interim government has blamed the wave of violence on a plot by old figures in the RCD party to stir panic and damage the revolution.
Last week in Kasserine at least 1,000 thugs descended on the town centre, ransacking schools, smashing buildings, attacking the court-house and robbing at knifepoint, left to run riot through the town by the lack of police. "This was a war of terrorism," said local lawyer Bedma Askri. "The RCD paid criminals and thugs around 15 dinars each [£5] to do this.
"In some cases, they just plied them with alcohol in exchange for violence. That's poverty for you, when someone will smash up a town and terrify people in exchange for a drink."
Anti-RCD demonstrators took to the streets of Kasserine and the chaos spread. Further north along the Algerian border in Kef, crowds rose up this weekend after police shot dead two demonstrators protesting against security forces. Government buildings were ransacked and burned inprotest at the deaths. In Kebili, in the south, a youth hit by a teargas canister was killed as anti-police demonstrations were violently put down. Protests spread to Sidi Bouzid, near Kasserine, where the revolution began in December when an unemployed graduate set himself alight.
Elsewhere across Tunisia, from Sfax on the coast to Bizerte north of Tunis, crowds protested against the appointment of new local governors they said were RCD cronies. In a desperate attempt to calm tensions, the interim government finally caved in to demands to dissolve the RCD party, symbol of the old regime, taking the first steps to suspend party activities.
Protesters today crowded outside the Tunis parliament building during the first meeting of MPs since the revolution, demanding that the assembly, dominated by the RCD, also be dissolved. The country is still under a midnight curfew which the government is nervous about dropping.
"The revolution isn't over yet," said Abdelaziz Bouazi, a Kasserine trade unionist and history teacher. He had been up until 4am patrolling his street as part of a neighbourhood vigilante group. Hundreds of prisoners, including convicted murderers, had escaped in Kasserine during the chaos of the revolution and were still at large.
"Men aged between 15 and 35 don't sleep at night here, they're up protecting the streets. There's no rule of law – the judges are still corrupt, so there's no justice."
For lawyers, trade unionists and opposition politicians, Kasserine will be the true test of Tunisia's revolution, which has seen more than 200 dead and more than 500 injured, as well as rapes and disappearances. "It's only here, in this forsaken region, that you'll be able to judge whether it has worked, whether the acute inequality of Tunisia is over and the old regime finally finished," Bouazi said. "The regime's head has been cut off but the beast is still breathing. For now, the demonstrations will continue."
Kasserine's trade unionists are planning more local protests against the interim government's appointment of regional governors seen as still craven towards the old regime. In the mining heartland of Gafsa, one new governor has already been forced from his offices under army escort after locals rose up in revolt.
Tunisia's population of 10 million, seen as one broadly united front against Ben Ali, does not face a problem of breaking up along tribal lines. But the rural regions, far poorer than the tourist coast, insist they will revolt again if their problems of acute unemployment and corruption are not addressed.
In Kasserine, students picked through the charred remains of the former secret police headquarters, where torture was routine. The floors were strewn with files detailing which locals had been given numbers and spied on.
Upstairs, a fetid cell still stank of human excrement. "We're watching events, but if nothing real changes in people's lives here – no equality, no opportunities, no chance to work, the stranglehold of the RCD party – we'll stage a new revolution," said Aymen Fakraoui, an engineering student. The young men were in touch by internet with youths across the border in Algeria on how to stage their own revolt – an opposition protest rally is planned in Algiers on Saturday, although they felt it was unlikely that the vast Maghreb country would follow Tunisia's revolution.
In the run-down Ezzouhour neighbourhood of Kasserine, Ali Nasri looked at a photograph of his son Muhammad lying dead from a wound to the stomach. He was shot by a police sniper as he walked home from work during Tunisia's protests last month. "In Kasserine, we are the dispossessed, a place of inequality where nothing ever changes. I'd like justice for my son, but most of all it would be good if post-dicatorship Tunisia finally learned that human life has some value," he said.

dimanche 6 février 2011

Kasserine, le point de non-retour


Liberation.fr

MONDE 05/02/2011 À 00H00

Kasserine, le point de non-retour

ACTE II Du 8 au 10 janvier, les forces d’élite du régime s’acharnent sur cette ville du centre-ouest, tuant une vingtaine de personnes. Ces journées de sang vont faire basculer le pays dans un soulèvement national.

Par CHRISTOPHE AYAD Envoyé spécial à Kasserine

Ici, la révolution n’a pas été de jasmin, mais de sang et de larmes. C’est sans doute à Kasserine que les émeutes, encore circonscrites au centre du pays, ont basculé dans le drame national le week-end des 8 et 9 janvier. Fadhel Boujidi, un menuisier du quartier al-Nour, se souvient très bien du premier mort : «Le quartier était agité depuis plusieurs jours. Ce samedi matin, on enterrait un jeune qui venait de se brûler, comme Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid. Il s’appelait Hosni Jerbi, de la cité Ennahda. Salah Dachraoui ne participait pas à la manifestation. Soudain, j’ai entendu un coup de feu, il est tombé, puis un deuxième, Raouf Bouzidi, venu le secourir.» Jamais les forces de l’ordre n’avaient encore tiré à balles réelles à Kasserine. C’est arrivé d’un coup, sans sommation. Deux morts, puis un troisième durant l’enterrement du premier. Le cycle infernal a duré trois jours, au terme desquels quinze à vingt personnes ont été tuées. Les habitants de Kasserine continuent de parler de«quarante martyrs» ; au plus fort de la répression, une source syndicale anonyme, largement reprise par les médias, avait même évoqué «au moins cinquante morts». Qu’importe le nombre, Kasserine a payé le plus lourd tribu à la révolution tunisienne.
Incendie et «club des martyrs»
Contrairement au reste du pays, la chute du régime Ben Ali n’a été suivie d’aucune manifestation de joie. Kasserine, une ville sans charme, entourée de montagnes et coincée entre deux oueds, se sent encore plus pauvre et oubliée que d’habitude. Aucune autorité, aucun média tunisien n’est venu enquêter ici, rendre hommage aux victimes ou soutenir leurs familles. Raba, la mère de Salah Dachraoui, mort à 19 ans, vit toujours dans un dénuement complet avec les six enfants qui lui restent et sa mère, une paysanne sans âge au visage tatoué et aux bras chargés de bracelets en argent. Nordine, un grand frère de Salah, porte le blouson qu’il avait le jour de sa mort : un trou sur le flanc et un autre dans le dos marquent l’entrée et la sortie de la balle. Ils se tiennent tous dans la même pièce, les mains contre un réchaud en métal, la télévision branchée sur une récitation coranique.
Une sœur montre à chaque visiteur l’agonie de Salah à l’hôpital, filmée sur son téléphone portable : il arrive les yeux ouverts, déjà vitreux, un médecin tente un massage cardiaque. A la fin de la séquence, quatre minutes plus tard, ses paupières sont fermées. Sur la rue principale, le local du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, le parti de Ben Ali) a été transformé en «club des martyrs». Repeint à la hâte après son incendie, ses murs sont décorés des photos des victimes. Cela va de Yakine Guernazi, un bébé de 9 mois asphyxié par les gaz lacrymogènes, à Ahmed Jabari, un commerçant de 61 ans, tué d’une balle tirée par derrière.
Ils viennent tous d’al-Nour et d’al-Zouhour, les deux quartiers les plus pauvres, séparés du centre-ville par la ligne de chemin de fer. Les égouts sont à ciel ouvert, seule la rue principale est goudronnée. Le chômage est encore plus élevé qu’ailleurs. «Cette misère, nous avions fini par ne plus la voir, regrette le Dr Habib Belgasmi, un notable. La dictature et l’habitude nous ont rendus insensibles.» La seule grande usine de la ville, qui fabrique de la pâte à papier, a vu six de ses sept unités de production fermer en trois ans. Même l’agriculture ne produit pas. Tout ce qu’il reste, c’est la débrouille et la contrebande. L’Algérie n’est qu’à 70 km, on va y acheter pétrole, cigarettes, pièces détachées, haschich. Kasserine a la réputation d’une ville dure, aux voyous sans pitié. Et le sentiment d’être négligé et méprisé par la capitale est encore plus fort qu’ailleurs. Fadhel Boujidi, le menuisier, avait 20 ans lors des émeutes du pain, en 1984 : «Il y avait eu beaucoup de morts à Kasserine. Ici, les gens n’ont rien. A Tunis, ils se méfient de nous et ils nous méprisent. Pour eux, nos vies ne valent rien.» Il assure qu’en 1992, une foule avait conspué Ben Ali, de passage dans la ville, parce qu’il n’était pas allé à la rencontre des habitants. «On n’en voulait plus de ce régime. On était tous dégoûtés, c’est pour ça que ça a explosé direct. On était prêts à mourir. Même les fonctionnaires en ont marre.» Fadhel a été arrêté une demi-douzaine de fois à cause de sa barbe non taillée, à la mode salafiste.«Quand le flic tapait trop fort, j’allais chez le barbier. Sinon, j’attendais jusqu’à l’arrestation suivante. Depuis 1996, on refuse de me délivrer des papiers d’identité et un passeport.» Un jeune du quartier en rajoute : «Ici, si tu pries, on t’arrête ; si tu bois, on t’arrête aussi. Même respirer, c’était interdit.»
A Kasserine, tout a commencé le 28 décembre, lorsque l’ordre des avocats a décrété une grève nationale de solidarité avec les manifestants de Sidi Bouzid. «Nous étions une cinquantaine, sur 80, à participer, se souvient Me Salma Abbasi. Mais nous n’avons pas pu tenir notre rassemblement, la police a pénétré dans le tribunal et jusque dans les salles d’audience pour obliger les grévistes à enlever leur brassard rouge.»Du jamais vu. Les avocats se tournent vers la rue. A partir du lundi 3 janvier, jour de la rentrée des classes, le mouvement prend de l’ampleur. Collégiens et lycéens, qui ont suivi sur Facebook les événements de Sidi Bouzid, donnent un second souffle à la mobilisation. Les heurts sont de plus en plus violents, notamment à Thala, non loin de là.
Tout bascule le vendredi 7 janvier. Des blessés par balles de Thala arrivent à l’hôpital de Kasserine, le seul équipé d’un bloc opératoire. Puis, on apprend la mort de Hassan Jerbi, qui s’était immolé la veille. La nouvelle fait le tour de la ville et, immédiatement, des manifestations éclatent dans les quartiers pauvres. Dans la nuit du vendredi au samedi, deux sièges du RCD, la municipalité et un poste de police sont incendiés dans le quartier al-Nour. Les émeutiers ne réclament plus simplement du pain et des emplois, ils s’attaquent aux symboles du pouvoir.
Le temps des snipers
Les autorités ont-elles voulu faire un exemple à Kasserine avant qu’il soit trop tard ? Ou les forces antiémeutes, peu habituées à ce genre de situation, ont-elles paniqué ? L’escalade dans la répression coïncide en tout cas avec l’arrivée de renforts policiers venus de la capitale ou des grandes villes côtières. «J’ai vu débarquer des unités mieux équipées, confirme un policier local qui préfère taire son identité. C’était aussi des BOP [Brigades de l’odre publique, un corps paramilitaire, ndlr], mais leurs tenues étaient plus neuves et leurs armes plus sophistiquées. Ils avaient des grenades lacrymogènes en plastique Nobel, bien plus efficaces que les anciens modèles en métal, et des fusils à lunette. Trois ou quatre d’entre eux étaient intégrés à chaque unité anti-émeute. Ce sont eux qui tiraient, directement pour tuer.» Les gosses d’al-Nour et d’al-Zouhour ont des centaines de vidéos et de photos accréditant la présence de tireurs, dont une voire plusieurs femmes, sur les toits du quartier. Ils les appellent les kanassa, les snipers. Certains ont le visage masqué par une écharpe ou une cagoule. La légende urbaine s’est greffée sur ces récits, et nombre d’habitants assurent qu’une tireuse effectuait une cabriole à la manière des ninjas ou levait le pouce à chaque fois qu’elle faisait mouche…
La police tire sur les cortèges funéraires
Au-delà des fantasmes, ce que les jeunes montrent sur les vidéos qu’ils ont filmées au téléphone portable, ce sont des scènes de guérilla urbaine. Chaque enterrement se transforme en manifestation, d’autant que pour atteindre le grand cimetière, à la sortie de la ville, il faut passer devant le siège central du RCD, le palais de justice, puis le gouvernorat, bâti comme un château fort, et la Garde nationale, l’équivalent de la gendarmerie. Le fait que la police tire sur des cortèges funéraires enrage littéralement la population. Tous les tabous ont sauté.
A côté du cimetière se trouve l’hôpital, qui a été le théâtre de scènes d’horreur pendant les trois jours de répression. Le DHabib Belgasmi, chirurgien dans le privé, a été appelé par le médecin d’urgence le dimanche 9 au matin : «Il pleurait, il appelait à l’aide. J’ai accouru. Nous étions complètement débordés par l’afflux de blessés. Ça arrivait par vagues. On n’a jamais manqué de sang, mais les blessures étaient trop graves et le matériel vétuste. Les policiers visaient la tête, les poumons, le thorax, l’abdomen. Ils voulaient tuer. Il y avait même des balles explosives, qui détruisent les organes internes. Jusqu’à maintenant, je me demande si je n’ai pas fait un cauchemar.»
La journée du lundi 10 janvier a été, de l’aveu général, la plus meurtrière. Mais à la nuit tombée, la police anti-émeute quitte subitement la ville, remplacée par l’armée, que les manifestants applaudissent. Avant de partir, les policiers semblent avoir défoncé les grilles du Magasin général (un supermarché) pour le livrer aux pilleurs. Plus tard, il a été incendié. Plusieurs banques ont été vandalisées, ainsi que Meublatex, un grand dépôt de mobilier, le magasin al-Wifaq. Dès le mardi 11, Kasserine est «libéré». L’armée se contente de garder les lieux stratégiques : les banques, les stations-service, les bâtiments administratifs.
Les habitants passent les trois journées qui suivent dans la psychose d’un retour des «escadrons de la mort». Ben Ali s’enfuit du pays le vendredi 14. Le lendemain, les détenus de la prison se soulèvent. Sous la pression, l’armée leur a ouvert les portes, craignant un drame similaire à celui de Monastir où une quarantaine de prisonniers ont péri dans un incendie. Aujourd’hui, 800 à 1 000 ex-prisonniers seraient dans la nature. La peur règne en ville. Chacun rapporte des scènes de vol, d’agression à l’arme blanche ou de braquages. La sous-préfecture a été incendiée et pillée par des bandes payées, paraît-il, par le RCD. Au tribunal, les juges menacent de cesser le travail s’ils ne bénéficient pas d’un minimum de sécurité.
Depuis les événements, l’avocate Salma Abbassi a perdu le sommeil :«Ce qu’on a vécu m’a détruite à l’intérieur. Le pays ne peut pas nous laisser dans cet état. Il faudra de l’argent, de l’attention et beaucoup de justice. Et s’ils ne veulent plus de nous, ils n’ont qu’à nous vendre à l’Algérie.»